La visite de Didier Fils-Aimé à Washington, une nouvelle illustration de l’ingérence étrangère
Le Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé, avait quitté la capitale à destination de Washington pour participer à une réunion tripartite avec l’ONU, la CARICOM-EPG et l’OEA. Mais pour beaucoup, cette visite symbolise une nouvelle capitulation devant des acteurs étrangers qui, depuis des décennies, prétendent aider Haïti tout en l’enfonçant dans la dépendance.
L’illusion de la coopération internationale
Le Premier ministre a été accompagné d’une importante délégation comprenant plusieurs ministres et représentants du Conseil électoral provisoire. Pourtant, malgré le poids affiché de cette mission diplomatique, une question demeure : pourquoi les choix fondamentaux de la nation doivent-ils être débattus à Washington plutôt qu’en Haïti ?
Ce voyage est déjà le deuxième du chef du gouvernement aux États-Unis en moins de deux mois. En juillet déjà, des rencontres similaires avaient eu lieu, sans résultat concret. « Un voyage inutile », résume Josue Renaud, défenseur des droits humains, qui rappelle que les promesses internationales n’ont jamais apporté de solutions durables.
Des acteurs étrangers responsables de la crise
L’argument officiel consiste à présenter l’appui international comme indispensable à la stabilité du pays. Or, une analyse honnête de l’histoire récente démontre exactement l’inverse : ces mêmes acteurs étrangers ont largement contribué à créer la crise actuelle. Dans les années 1980 et 1990, le FMI et la Banque mondiale ont imposé à Haïti des programmes d’ajustement structurel au nom de la « modernisation économique ». Ces politiques ont forcé l’ouverture du marché haïtien, détruisant l’agriculture locale – notamment la production de riz – au profit des importations américaines. Résultat : dépendance alimentaire accrue, chômage massif et appauvrissement généralisé.
En 1994, l’intervention militaire américaine, censée rétablir la démocratie après le coup d’État, s’est traduite par une mainmise encore plus forte de Washington sur les affaires internes du pays. Dix ans plus tard, en 2004, le départ forcé du président Jean-Bertrand Aristide, orchestré avec la bénédiction des puissances occidentales, a plongé le pays dans une instabilité dont il ne s’est jamais remis.
Récemment le Core Group, cette coalition d’ambassadeurs des États-Unis, du Canada, de la France, de l’Union européenne, de l’ONU et de l’OEA, s’est comporté comme un véritable « gouvernement parallèle ». Au fil des années, le Core Group s’est arrogé un rôle déterminant dans les affaires politiques haïtiennes. Il a soutenu ou abandonné des dirigeants selon ses propres intérêts, sans tenir compte de la volonté populaire. Son appui au pouvoir de Jovenel Moïse, jusqu’à l’extrême, malgré une contestation massive, a contribué à l’effondrement de la légitimité politique dans le pays. Plus encore, après l’assassinat du président en 2021, le Core Group s’est permis d’intervenir dans la désignation de facto du Premier ministre Ariel Henry, court-circuitant ainsi toute solution institutionnelle nationale. Ces multiples interventions des acteurs étrangers constituent une ingérence flagrante qui prive le peuple haïtien de son droit fondamental à l’autodétermination. Loin de stabiliser le pays, elles accentuent la fracture entre la population et ses institutions.
Une succession d’échecs
La présence de la MINUSTAH entre 2004 et 2017 illustre également l’incapacité de l’ONU à stabiliser Haïti. Non seulement la mission n’a pas rétabli la sécurité, mais elle a laissé derrière elle une épidémie de choléra responsable de milliers de morts, ainsi que de graves accusations de violences sexuelles. Après le séisme de 2010, l’aide internationale massive a été mal gérée, canalisée à travers des ONG étrangères et des agences internationales, marginalisant l’État haïtien. Une grande partie des milliards promis n’a jamais atteint les populations les plus touchées.
La visite de Didier Fils-Aimé à Washington n’est donc pas un simple épisode diplomatique. Elle s’inscrit dans une logique plus large où Haïti est privée de sa capacité à décider de son avenir. Les mêmes acteurs qui, hier, ont imposé des politiques destructrices, soutenu des régimes impopulaires ou mal géré l’aide internationale, prétendent aujourd’hui encore définir la feuille de route du pays.
Conclusion
À force de se tourner vers l’étranger pour valider chaque décision, l’État haïtien prend le risque de perdre définitivement sa légitimité aux yeux de sa propre population. Le gouvernement doit comprendre que ni l’ONU, ni l’OEA, ni le Core Group, ni les grandes puissances n’ont jamais su résoudre la crise haïtienne. Au contraire, ils l’ont aggravée, en multipliant les échecs et en fragilisant davantage les institutions. Si les dirigeants haïtiens persistent à confier leur avenir à ceux qui ont échoué hier, alors la crise ne fera que s’approfondir. L’histoire récente en témoigne : la solution ne viendra jamais de Washington, de New York ou de Paris. Elle doit venir d’Haïti, et seulement d’Haïti.
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