Les vrais responsables des 30 morts de l’ouragan Melissa : l’État  et la Protection civile au banc des accusés
Actualité Haïti

Les vrais responsables des 30 morts de l’ouragan Melissa : l’État et la Protection civile au banc des accusés

30 octobre 2025
Caleb Deshormes
Trente morts, et dix disparus. C’est le dernier bilan communiqué par la Protection civile après le passage de l’ouragan Melissa, qui a dévasté le sud du pays. Les images venues de Petit-Goâve, Cavaillon ou encore Saint-Louis-du-Sud montrent des quartiers engloutis, des familles sinistrées, des routes effondrées. Mais au-delà de la tragédie naturelle, une question dérangeante s’impose : qui sont les vrais responsables de ces morts ?

Ces vies perdues ne sont pas seulement le résultat de la fureur du vent et de la pluie. Elles sont aussi la conséquence directe d’un système politique défaillant, d’une protection civile inefficace, et d’un gouvernement incapable de gouverner un pays en état d’urgence permanente.

Une tragédie annoncée

L’ouragan Melissa n’a pas frappé par surprise. Les bulletins météorologiques régionaux et les alertes du Centre national des ouragans (NHC) avaient été diffusés plusieurs jours avant l’impact. Les autorités savaient que le sud du pays allait être touché par de fortes pluies, avec des risques majeurs d’inondations et de glissements de terrain. Pourtant, aucun plan d’évacuation, aucun message d’alerte local, aucun dispositif de secours préventif n’a été mis en place.

Selon plusieurs habitants de Petit-Goâve, la crue meurtrière de la rivière La Digue s’est produite sans la moindre intervention de l’État.

« On a entendu les alertes à la radio, mais personne ne nous a dit d’évacuer. La Protection civile n’est jamais venue avant que tout soit détruit », témoigne un survivant.

Dans un pays où près de 60 % de la population vit dans des zones à haut risque, cette inaction n’est pas un oubli : c’est un crime politique.

Le gouvernement en place : un pouvoir sans vision

Installé depuis environ un an pour appliquer un feuille de route capable de pallier et de répondre aux problèmes de la population, son bilan est aujourd'hui dramatique. Aucune politique publique visant améliorer les conditions de la population n'a été adoptée. Aucune campagne nationale d’éducation sur les risques climatiques n’a été menée. Aucune mesure sociale concrète n'a été mise en place.

Ce gouvernement a préféré concentrer ses efforts sur les négociations politiques, les nominations administratives et les querelles internes, pendant que le pays sombrait sous les eaux. Le coût de ce dysfonctionnement se mesure aujourd’hui en vies humaines. Ces trente morts ne sont pas des victimes de la fatalité : elles sont les victimes de l’absence de gouvernance.

La Protection civile : un appareil vide

La Direction Générale de la Protection Civile (DGPC), censée prévenir et gérer ce type de catastrophe, s’est une fois encore révélée impuissante. Malgré un réseau de coordination nationale et locale théoriquement en place, aucune alerte efficace n’a atteint les populations concernées. L’institution, affaiblie par des années de sous-financement et de nominations politiques, ne dispose ni de moyens logistiques suffisants ni d’un budget stable.

Son directeur général, Emmanuel Pierre, a confirmé le bilan des morts mais sans donner de détails sur les actions préventives menées avant la catastrophe. Dans les faits, la DGPC fonctionne plus comme une cellule de communication post-crise que comme un organe de prévention. « En Haïti, la Protection civile réagit, elle n’anticipe jamais », souligne un ancien cadre du ministère de l’Intérieur.

Les pauvres, éternelles victimes d’un État absent

Comme toujours, ce sont les plus pauvres qui paient le prix de l’incompétence de l’État. Les habitants de zones rurales et de quartiers précaires vivent dans des constructions fragiles, sans routes praticables ni refuges sécurisés. Ces familles n’ont ni électricité, ni réseau téléphonique fiable, ni accès à une information claire sur les risques.

Les enfants morts à Petit-Goâve, les familles disparues à Cavaillon, sont le reflet d’une société hiérarchisée par la survie : les riches fuient, les pauvres se noient.

Une responsabilité partagée, un devoir d’enquête

Les dégâts de Melissa rappellent cruellement l’échec collectif d’un État qui ne protège pas ses citoyens. La responsabilité politique incombe au CPT, pour son absence de leadership et de planification, et à la Protection civile, pour son incapacité à remplir sa mission essentielle. Mais cette responsabilité s’étend aussi aux gouvernements précédents, qui ont laissé s’installer un chaos urbanistique et institutionnel dont chaque ouragan révèle la gravité.

Tant que ces dysfonctionnements ne feront pas l’objet d’une enquête indépendante ou d’un audit public des institutions de gestion des risques, les catastrophes continueront d’emporter les mêmes populations, dans les mêmes régions, pour les mêmes raisons.

Une leçon que l’État refuse d’apprendre

Haïti n’est pas seulement victime du climat. Elle est victime d’un système de gouvernance qui fabrique la vulnérabilité. Les trente morts de l’ouragan Melissa ne sont pas des chiffres : ce sont trente preuves de la faillite d’un État absent, vingt visages effacés par l’indifférence politique, vingt accusations silencieuses contre ceux qui prétendent gouverner.

Tant que le pouvoir restera concentré dans des institutions déconnectées du terrain, les catastrophes naturelles resteront des catastrophes politiques.

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