Six cents millions de gourdes engloutis dans le naufrage de la Conférence Nationale
Actualité Haïti

Six cents millions de gourdes engloutis dans le naufrage de la Conférence Nationale

28 octobre 2025
Hervé Oreste
Un an de travaux, un budget colossal, des ambitions de réforme, et au final : un échec politique et un gouffre financier. Entre août 2024 et octobre 2025, le Comité de pilotage de la Conférence Nationale, censé préparer une refondation constitutionnelle d’Haïti, a dépensé 600 millions de gourdes. Le résultat ? Un texte rejeté, un comité dissous, et une opacité budgétaire qui alimente désormais les soupçons de corruption.
L’idée de la Conférence Nationale est née de l’accord politique du 3 avril 2024, signé en pleine transition institutionnelle. Le texte prévoyait la mise en place d’un processus participatif pour repenser la Constitution et redéfinir le contrat social entre l’État et la société.
Un décret du 19 juillet 2024, publié dans Le Moniteur, a fixé les bases du projet. Quelques jours plus tard, un arrêté nommait les membres du Comité de pilotage : Enex Jean-Charles, ancien Premier ministre, en assurait la présidence, entouré de Joram Vixamar, Amary Joseph Noël, Pierre Antoine Louis, Norah Jean François, Widline Pierre et Gédéon Charles.
Le 23 août 2024, le comité était officiellement installé. Il disposait alors d’un budget estimé à 600 millions de gourdes pour mener à bien trois missions : préparer un projet de révision constitutionnelle ; élaborer un « nouveau projet de société » pour Haïti ; et proposer des réformes pour redéfinir les rapports entre l’État, la société civile et les partis politiques. Sur le papier, le mandat semblait ambitieux. Sur le terrain, il s’est rapidement perdu dans les dérives d’un appareil administratif sans contrôle.

Une gestion opaque et des dépenses hors normes

À peine installé, le comité a bénéficié d’un ensemble d’avantages matériels : véhicules de fonction, hébergements dans des hôtels de la capitale, per diem, dépenses de communication et de “sensibilisation”. Des sommes importantes ont été affectées à des consultants externes, souvent sans appel d’offres public, et à des campagnes médiatiques promouvant le projet de nouvelle Constitution.
En janvier 2025, interrogé sur Radio Magic 9, Enex Jean-Charles a tenté de désamorcer la polémique : « Les membres du comité ne reçoivent pas de salaire », a-t-il assuré. Mais il a reconnu dans la même interview que chacun percevait des jetons de présence pouvant atteindre jusqu’à 700 000 gourdes par mois, versés en liquide. Dans un pays où le salaire minimum quotidien ne dépasse pas 1 000 gourdes, cette révélation a provoqué un tollé.
Les doutes sur la gestion du budget se sont alors multipliés. En mai 2025, face à la pression de la société civile et des médias, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) — alors dirigé par Fritz Alphonse Jean — a exigé du comité un rapport détaillé des dépenses engagées. Aucun document complet n’a été rendu public.

Un texte constitutionnel sans légitimité

Le 21 mai 2025, un avant-projet de Constitution a été présenté au CPT. Trois mois plus tard, le 29 août, le texte final était soumis. Mais aucune consultation nationale n’avait été organisée. Aucun mécanisme participatif n’avait permis d’associer la population, les partis politiques ou les organisations sociales à la rédaction du document.
Le projet a été massivement rejeté : par les juristes, les syndicats, les universitaires, et par une large partie de la presse. Le 9 octobre 2025, le gouvernement de transition a tranché : dissolution du comité, suspension du processus constitutionnel. Officiellement, les travaux de la Conférence Nationale prenaient fin. Officieusement, un nouveau scandale de gestion publique commençait.
**600 millions de gourdes sans bilan**
À ce jour, aucune reddition de comptes n’a été faite. Les documents financiers du comité ne sont pas accessibles au public. Des témoins internes évoquent des paiements irréguliers, des contrats de service attribués sans justification et des dépenses de fonctionnement “hors de contrôle”.
Pour l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), une enquête administrative et financière s’impose. Car la question n’est plus de savoir si la Conférence Nationale a échoué sur le plan politique — c’est un fait —, mais de comprendre comment 600 millions de gourdes ont pu être absorbés sans résultats tangibles.

Conclusion:

L’épisode de la Conférence Nationale illustre un mal plus profond : l’absence de responsabilité dans la gestion des fonds publics. Chaque gouvernement, chaque transition, chaque comité promet de “refonder” la République ; et chaque fois, les mêmes pratiques d’opacité et de privilèges se répètent.
En 2025, Haïti ne manque ni d’idées, ni de textes constitutionnels. Ce qui lui manque, c’est la transparence. Et tant que ceux qui gaspillent les ressources collectives continueront d’agir sans être inquiétés, les réformes resteront des slogans, et la corruption, une culture d’État.

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